Chronique

Pas touche à notre neutralité

C’est paradoxal. Pour sauvegarder notre neutralité, il faut absolument voter « non » le 27 septembre à l’initiative populaire « sauvegarder la neutralité suisse » de Christoph Blocher. Voilà pourquoi.

La première raison est la plus simple. Nul besoin d’inscrire la neutralité dans notre Constitution fédérale, puisqu’elle y figure déjà depuis 1848 (articles 173 et 185) et qu’elle nous a toujours bien servi. Les pères fondateurs y chargent le Conseil fédéral et le Parlement de la préserver. Ils signifient par là qu’il s’agit d’un instrument de notre sécurité et non d’un but suprême de la Confédération.

La neutralité fait partie de l’ADN helvétique. Dans sa forme actuelle, elle est un outil au service de notre sécurité, de notre souveraineté et des valeurs pacifiques et humanitaires que nous voulons promouvoir à l’échelle internationale. Grâce à la forme très ouverte de son ancrage constitutionnel, elle a permis à notre pays d’adapter sa politique sécuritaire au gré des bouleversements profonds qu’a connus le monde au cours des siècles.

Définie de manière étroite dans la Convention V de La Haye de 1907, époque où le droit de la guerre reposait en grande partie sur la notion de « guerre juste », elle a permis à notre pays de traverser tant bien que mal les deux Guerres mondiales. Le besoin de pragmatisme s’est accru à la suite de l’adoption de la Charte des Nations unies (1945), que nous avons adoptée en 2002, de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) et des Conventions de Genève, dont nous sommes les dépositaires (1949). De la guerre juste, le droit international a passé à la condamnation de la guerre d’agression, à la proscription et la répression des crimes de guerre, du génocide et des forfaits contre l’humanité.

Grâce à la souplesse de la définition constitutionnelle de la neutralité, notre pays a été en mesure de s’adapter avec succès aux conditions nouvelles du monde pendant la guerre du Kosovo, d’Irak et maintenant en Ukraine. En revanche, le besoin de révision de la pratique de notre neutralité ne fait aucun doute. La situation est totalement différente selon qu’il s’agit d’entremettre entre deux belligérants qui défendent leurs bons droits dans in conflit bilatéral, ou que l’on est en présence d’un agresseur ou d’un criminel de guerre. En effet, dans le passé récent, il s’est avéré impossible de traiter de manière égalitaire l’agresseur et sa victime par exemple pendant la guerre en Ukraine, ni de se taire face aux crimes contre l’humanité commis par le Hamas, puis par Israël, dans le conflit du Proche-Orient. Il est moralement insoutenable de nous servir du bouclier de la neutralité pour esquiver la condamnation claire et nette de ces infractions graves au droit humanitaire international. En revanche, rien ne s’oppose à ce que le pays neutre ne défende avec tout son poids les valeurs pacificatrices et humanitaires que lui-même ou la communauté internationale se sont données.

Avec une naïveté affligeante, l’initiant veut nous faire accroire qu’il est possible de figer pour l’éternité – on parle de neutralité perpétuelle – notre politique d’impartialité selon un schéma nostalgique tiré d’un passé révolu. Enfin, souvenons-nous que ce n’est pas l’inscription dans la Constitution qui est décisive. L’auto-proclamation n’a que peu de poids, car n’est neutre que celui que les tiers, les belligérants, considèrent comme tel.

Pire, avec des formules du type « la Suisse n’adhère à aucune alliance militaire sauf en cas d’attaque militaire directe » et « la Suisse ne prend pas de mesures coercitives (sanctions) contre un État belligérant » on veut nous priver une fois pour toutes de pratiquer une neutralité adaptée aux circonstances changeantes. C’est une automutilation pour une éternité illusoire de notre souveraineté qui nous conduirait pieds et poings liés dans l’incapacité de prendre les mesures nécessaires dans le cas d’une menace d’un agresseur potentiel. Refuser l’initiative c’est aussi défendre notre souveraineté nationale en matière de politique étrangère.

Par l’abdication paralysante qu’elle incarne, l’initiative va à l’encontre du but qu’elle suggère et met en danger notre neutralité et, par conséquent, notre souveraineté et notre sécurité. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il nous faut donc la refuser pour le salut de notre neutralité.

 

#Neutralité

Ce texte a été publié le 19 août dans le journal Le Temps.

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