Kolumne

La Suisse après le « non » à l’initiative sur la neutralité : l’aube d’une diplomatie agile !

Le verdict est tombé, clair et sans équivoque : les citoyennes et citoyens suisses, ainsi que les cantons, ont rejeté clairement l’initiative populaire « Sauvegarder la neutralité suisse ». En rejetant ce texte, le souverain a refusé d’enfermer la politique étrangère helvétique dans un corset de force constitutionnelle et de cadenasser la politique étrangère suisse dans le dogme d’une neutralité absolue, rigide et disons-le anachronique.

Le texte porté par le comité Pro Suisse et l’UDC, qui ambitionnait d’interdire constitutionnellement notamment toute sanction économique autonome et tout rapprochement avec l’OTAN, n’a pas convaincu face à l’évidence des bouleversements géopolitiques du monde actuel. Mais rappelons-le encore une fois : ce non, même massif, n’est pas un reniement de l’identité helvétique qu’est la neutralité. C’est un acte de lucidité géopolitique s’appuyant sur le maintien de l’importance de la neutralité, qui demeure citée deux fois dans la Constitution fédérale (art. 173 et 185).

Dans un monde fracturé par le retour de la guerre à grande échelle sur le continent européen et le développement de tant de conflits de niveau au moins régional dans le monde (de 20 en 2023 à 120 en 2025), la majorité des votants a compris qu’un repli doctrinaire n’équivalait pas à une protection. En confirmant la flexibilité actuelle de notre neutralité, le peuple a préservé une utile marge de manœuvre du Conseil fédéral et réaffirmé la solidarité de la Suisse avec l’ordre juridique international. Ce « non » n’est donc pas un renoncement à nos valeurs fondamentales, mais l’affirmation d’une maturité démocratique.

Pour le Conseil fédéral, et en particulier pour le chef du Département fédéral des affaires étrangères Ignazio Cassis, ce résultat représente une validation complémentaire de la doctrine de la « neutralité coopérative ». En refusant d’interdire l’adoption autonome de sanctions économiques non mandatées par l’ONU, le peuple suisse a choisi de préserver ce qui constitue le bien le plus précieux de notre diplomatie dans un monde instable : la flexibilité stratégique.

Une responsabilité renforcée

Mais alors que la scène internationale est d’une complexité inédite, ce vote impose en même temps à la Suisse une responsabilité renforcée d’adapter sa place dans un ordre mondial multipolaire et de plus en plus agressif.

L’initiative blochérienne promettait une sécurité illusoire en érigeant une « muraille juridique » autour de la Confédération. Elle postulait qu’en restant parfaitement immobiles au milieu du chaos, nous serions épargnés par les guerres. Le peuple n’a pas été dupe : dans notre environnement géopolitique bouleversé par la guerre en Ukraine, celle au Moyen Orient, l’essor des guerres hybrides et les tensions croissantes entre grands blocs économiques, l’isolement dogmatique souhaité par les initiants n’aurait pas garanti notre indépendance, mais notre insignifiance.

En validant la pratique actuelle, les Suisses ont confirmé que la défense des droits humains, ainsi que la solidarité avec nos voisins européens avec qui nous partageons des valeurs démocratiques fortes font partie intégrante de notre intérêt national.

Vers un réalisme sécuritaire et une coopération accrue

L’autre volet crucial de ce rejet populaire concerne notre architecture de défense. L’initiative prévoyait d’interdire constitutionnellement toute forme de coopération militaire avec des alliances défensives, à l’instar de l’OTAN, à moins que la Suisse ne soit directement attaquée. Une telle rigidité aurait sonné le glas des efforts de modernisation de notre armée entrepris ces dernières années pour faire face aux menaces transnationales.

Le « non » des citoyens valide les rapprochements pragmatiques initiés sous l’égide du Partenariat pour la paix de l’OTAN et les exercices conjoints de gestion des crises. La sécurité de la Suisse ne peut plus se concevoir en vase clos. Qu’il s’agisse de la cybersécurité, de la surveillance de l’espace aérien ou du partage de renseignements face au terrorisme, la coopération – et non l’adhésion à une alliance militaire qu’on soit bien clair ! – est le prix de notre résilience.

Cette ouverture retrouvée offre également une bouffée d’oxygène indispensable à notre industrie nationale de l’armement. Menacée d’un boycott technologique par nos voisins européens si l’initiative était passée, l’industrie de défense helvétique peut désormais redéfinir son avenir. Le Conseil fédéral peut ainsi définir de possibles intégrations de la Suisse dans des projets de recherche et de développement de défense continentaux, garantissant ainsi le maintien d’un savoir-faire technologique critique sur notre sol.

Réinventer les « Bons Offices » à l’ère multipolaire

L’un des arguments des partisans de l’initiative consistait à affirmer que seule une neutralité absolue permettrait à la Suisse de conserver son rôle historique de médiatrice et de terre d’accueil pour les sommets internationaux. La réalité du XXIe siècle est tout autre. Pour être un médiateur respecté, il ne suffit pas d’être passif ; il faut être crédible.

Or, la crédibilité de la Suisse ne repose pas sur le fait de fermer les yeux face aux autocrates, mais sur sa capacité à défendre le droit international humanitaire – dont la Suisse est dépositaire des Conventions internationale –, qui constitue précisément le cadre de toute négociation pacifique. En parallèle, la Genève internationale ne brille pas par son amnésie morale, mais par son engagement indéfectible envers la justice et la dignité humaine.

La Suisse doit maintenant réinventer ses « bons offices » dans un monde où les conflits se règlent de moins en moins par le multilatéralisme traditionnel et de plus en plus par des diplomaties de clubs (BRICS, G7, coalitions ad hoc). En conservant sa flexibilité, le Conseil fédéral peut proposer des médiations sur mesure, se profiler sur des niches diplomatiques à forte valeur ajoutée — comme l’éthique de l’intelligence artificielle, la diplomatie scientifique ou les négociations climatiques — tout en restant fermement ancré dans le camp des démocraties libérales.

Mais dans le plein respect de toutes les citoyennes et de tous les citoyens et dans la volonté d’agir pour la cohésion interne, cette flexibilité diplomatique ne doit pas se transformer en un alignement servile ou en un suivisme aveugle sur des décisions prises dans certaines autres capitales. Chaque décision de reprendre des sanctions, chaque accord de coopération militaire devra être rigoureusement pesé et justifié au regard des intérêts stratégiques directs de la Confédération. Il en va de la confiance de la population envers ses institutions directes.

Une diplomatie pour l’avenir

En conclusion, le peuple suisse a refusé de transformer son pays en un musée de la neutralité du XIXe siècle. Il a choisi une voie exigeante : celle d’une nation souveraine, consciente de ses responsabilités globales, capable de s’adapter et de prendre parti pour le droit lorsque l’essentiel est menacé. Ce « non » n’est pas la fin d’une époque, mais le début d’une diplomatie suisse réaliste et résolument tournée vers l’avenir. La Suisse était neutre, est neutre et demeurera neutre !

 

 

#Neutralität

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